tract février 1968 au moment de l'affaire Langlois
Alexandre H. Mathis
Je me souviens
de la cinémathèque
d'Henri Langlois
Palais de Chaillot, Musée du Cinéma.
« La thèque » l'appelaient Jean Rouch, et d'autres habitués, comme si c'était leur deuxième maison, voire la première.
À l'extérieur, deux escaliers de pierre blanche, trois mètres cinquante de large environ chacun, descendent vers une galerie latérale, passé des portes vitrées. Ensemble moderne de bon ton, dans les blancs et les gris clairs. Architecture sobre. Banquettes de moleskine noire sans dossier dans le hall. Balcon au niveau de la galerie d’entrée. Accès de la cabine de projection derrière le balcon. Toilettes entre les deux accès au hall, portes cachées par une cloison en coulisse fixe, latérale. Au centre du hall, face à la caisse, trônant sur un socle, une maquette du Zoopraxiscope d’Eadweard Muybridge, cirque d’un mètre de diamètre avec treize chevaux, aux formes de mouvements variés, visibles du dessus où à travers les ouvertures latérales découpées pour chacun des treize canassons. On peut faire tourner ce manège à loisir pour voir les mules galoper, leurs formes figées s'animer, leurs mouvements respectifs devenir images.
Guère que les enfants qui le font tourner.
Parce qu'ils ne voient pas les chevaux d'en haut ?
Sol des galeries fait de larges bandes parallèles noires et blanches, perpendiculaires à la longueur de la galerie.
On descend plus profondément dans la colline de Chaillot, pour accéder à l’orchestre. Escalier en deux parties, angle droit à mi-hauteur. Vaste galerie longeant la salle sur deux côtés, en formant un autre angle droit plus ample. Vitrines d’exposition. Affiches. Photos. Écrits. Dessins. Costumes. Masques. Maquettes. Caméras. Objets divers. Rien d’étriqué.
Salle de projection. Les murs latéraux sont entièrement constitués de moulages de béton, bruts, exposant leur partie creuse. Acoustique de qualité. La salle est haute. Le plafond forme une large voûte, laissant un espace ample entre le balcon et l’écran.
Prix d'entrée, pour voir un film, dérisoire. 3 francs. 2 francs tarif étudiants, ou pour les habitués obtenant une réduction tacite de la part de la personne à la caisse. Soit le prix d'un cinéma de quartier parisien parmi les moins chers.
La quarantaine, la plus gentille, Slavska, une yougoslave rousse aux cheveux courts, tient la caisse le plus souvent. Elle parle des films, avec un fort accent, quand il n'y a pas foule.
Séances à 15h, souvent un film muet ; 18h30, 20h30, 22h30, et 24h30 pendant quelques années pour des films plus pointus.
Chaillot est une des salles de cinéma les plus agréables de Paris. Ma préférée. Celle que je fréquenterai le plus assidûment.
Hauts rideaux gris restant ouverts de chaque côté d’un écran qui occupe la largeur et la hauteur de la salle, l’idéal pour regarder les films muets. L’image projetée est large, haute, et selon les formats elle peut occuper la quasi-totalité de l’espace. Un piano à queue noir sera longtemps au bas de l’écran, côté gauche de la salle. Apparition lumineuse, irréelle d'un mythe, la grande Lilian Gish, petite pour la taille, viendra présenter un soir, près de ce piano, Judith of Bethulia de David Ward Griffith, et parler de son metteur en scène préféré devant une salle comble, gourmande de questions.
Ambiance feutrée. Salle tout entière dans les gris. Fauteuils de feutrine gris souris, confortables. Bas des murs gris. Allées latérales plutôt étroites. Rangée latérale d’un seul fauteuil le long de chaque mur, dans un renfoncement. Strapontins le long de ces murs dans la première partie de la salle, ainsi qu'au fond sous le balcon. Jacques Rivette occupera systématiquement le quatrième strapontin sur la gauche en partant de l'écran, même si des fauteuils autour sont inoccupés. Au milieu de la salle, une allée transversale, prolongée par une sortie latérale côté droit, en haut d’une dizaine de marches. Larges banquettes de moleskine noire rectangulaires sans dossier comme dans le hall d’entrée, disposées dans cette allée transversale qui sépare l'orchestre en deux parties. Ces banquettes servent pour les séances surpeuplées, ou pour poser les manteaux quand il y a trois chats.
Le balcon descend, en dégradé, au-dessus de la seconde partie de la salle. Une allée centrale, à 30°.
L'ensemble comprend 450 places environ. Certains soirs d’affluence, pour des films très rares ou certaines avant-premières dans l’air du temps en présence du réalisateur, le nombre des spectateurs peut monter à 500, 600, voire 700 spectateurs. Ce que l’on peut appeler une salle bourrée à craquer. Spectateurs assis à même la moquette dans les couloirs latéraux jusqu’aux portes de sorties, d’autres les uns sur les autres dans l’escalier latéral, le cou tendu pour apercevoir un semblant d’image entre deux têtes devant, donnant la mesure à d’autres mouvements, si elles ont le malheur de bouger de trois centimètres. Attention aux mains si quelqu’un, pris d'une envie pressante, tente de sortir de la salle. Même son de cloche au balcon, si un spectateur veut se frayer un chemin entre les spectateurs collés les uns contre les autres sur chaque marche. Certains, ça arrivait, préféraient rester derrière le dernier rang, à genoux, pour voir une image par-dessus les têtes du dernier rang. Moins inconfortable comme position, il pouvait y en avoir aussi debout contre le mur de la cabine, près de l’entrée, ça m’est arrivé.
Au niveau du balcon, les soirs d'affluence sont loufoques. L'Homme au bras d'or d'Otto Preminger, film sur la seringue avec Frank Sinatra, alors invisble depuis des lustres, provoquera une émeute. J'entends encore une voix féminine affolée dire dans la cohue : il faut que je voie ce film, c'est vital. Face à l'entrée du balcon, alors que Marie-José siège debout derrière un comptoir avant l'escalier qui descend à l'orchestre, et détache pour les retardataires les souches d'un calepin, où chaque talon, tamponné, correspond à la taxe d'un centime pour voir le film, cette taxe d'un centime est une ruse de sioux d'Henri Langlois afin que la cinémathèque, à Chaillot comme à Ulm, ne soit pas répertoriée par le CNC comme salle de cinéma commerciale, le billet à 3 francs ou à 2 francs correspondant à une entrée au Musée du Cinéma, Mary Meerson, veuve de Lazare Meerson à qui l'on doit les décors de Justin de Marseille, de Quatorze juillet, compagne et seconde main d'Henri Langlois, crayons qui pendent autour d'un visage à l'air bourru, retient la poussée frénétique d’une centaine de spectateurs aussi compressés que dans le métro aux heures les plus redoutables, prévoyant qu’il n’y aura pas de fauteuils pour tout le monde, ce qui peut provoquer des rires aussi parfois, le bras tendu vers l’autre battant de l’entrée dont elle interdit l'accès, biscoto à la Fréhel, elle retient ce flot humain, vanne ouverte et refermée à mesure pour chacun, ne laissant entrer, un à un, chaque spectateur, qu'après avoir déchiré son billet et la souche à un centime.
Plus frêle, on peut voir dans le hall Marie Epstein, la veuve de Jean Epstein, Lotte Eisner, ou croiser Carlos Clarens… les cheveux très noirs, épaisse moustache noire, yeux brillants, un léger sourire point sur son visage en apercevant quelqu’un qu’il connaît. Toujours très chaleureux. Je verrai un jour Carlos avec George Cukor. Pour l'anecdote, on peut voir Carlos Clarens, historien du cinéma rare, dans Lion's Love d'Agnès Varda, film où il va chercher la réalisatrice Shirley Clarke à l'aéroport.
Tandis qu' Henri Langlois se fraie chaque fois un chemin sinueux tant bien que mal, à l’orchestre, suivi par John Ford, Fritz Lang, Otto Preminger, Satyajit Ray, Akira Kurosawa (pour Dodescaden), Susumu Hani, Nagisa Oshima, Henry Hathaway, Hal Wallis, Mervyn LeRoy didactique qui demandera sur un ton de professeur à une salle pleine, après la projection de La Valse dans l'ombre : « parmi vous quels sont ceux qui veulent réaliser des films ? », et de s'étonner, avec un « nobody ! » provoquant des rires, que personne ne lève la main, de King Vidor venu présenter La Furie du désir, de George Stevens, d'Anaïs Nin accompagnée de Ian Hugo… parmi beaucoup d’autres, entre les jambes et les mains à terre… pour parvenir jusqu’au micro à droite de l’écran. Là, un soir, alors que j'avais la chance d'être assis au premier rang près du micro, j'ai eu le privilège de recevoir des postillons parfumés au bourbon de John Huston… prose pétulante, oeil vif, présentant, à un mètre devant moi, La Nuit de l’iguane. Il venait de dîner avec Langlois. D’autres spectateurs verront des films allongés sur la moquette grise, devant le premier rang. Deux longueurs possibles. Tête devant les pieds de celui, ou de celle allongé(e) derrière. Parterre improvisé qui peut également favoriser des rencontres imprévues. Là, l’image sur l’écran est à pic. Image déformée, si on a envie de voir le film qui ne repassera pas de sitôt, c’est ça ou rien.
Séances plus calmes à 15 heures, plus solitaires, pour les films muets, souvent programmés à cette heure. Séances où règne un silence religieux. Les films muets sont projetés en muet. Lors de ces séances où la salle est presque vide, on entend, des fois, miauler un chat, qui s’immisce dans la salle, comme dans un lieu connu. Il fait rire quelqu’un une fois de temps en temps. Il se balade dans l’obscurité, entre les rangées de fauteuils. J’ignore s’il regarde le film. On ne le voit que les lumières rallumées, quand on le voit. Chat fantôme !
Parfois, c’est arrivé pendant… A travers l’orage de Griffith, Le Vent de Victor Sjöstrom, j’entends mes tripes gargouiller… survenu une fois au moment où Lilian Gish se débat avec le vent découvrant un membre du cadavre qu’elle essaie de cacher en remettant du sable qui s’envole aussitôt… Rien à faire pour occulter les bruits de mon estomac vide lançant de longs et bruyants appels. Pour les films muets, les spectateurs, peu nombreux, sont espacés lorsqu’ils sont seuls, dans la première moitié de la salle, assez proche de l’écran. Ceux qui sont les plus près de moi doivent entendre, certains tournent la tête vers moi. Je continue à regarder le film. Je m’assois, en général, vers le cinquième rang, côté droit. Deuxième ou troisième fauteuil. Pas de règle. Je suis plus élastique que Jacques Rivette. Surprenant, on ne voit jamais quelqu’un d’autre assis sur son strapontin, si l'auteur de Paris nous appartient et de L'Amour fou n’est pas dans la salle.
Il arrive que Mary Meerson vienne s’asseoir au premier rang, en cours de film. Personnage à l’air revêche, aussi imposant que délicieux, aux longues robes découpées dans des rideaux, veut la légende, myope comme une taupe, s’obstinant à ne pas porter de lunettes, elle reste tête levée vers le film, baguettes de tambour toujours sur les épaules, immobile pendant deux heures. Parfois, elle sort au bout d’une heure, elle connaît les films.
Partner de Bernardo Bertolucci, avec Pierre Clémenti et Tina Aumont, tourné en 1968, sera projeté sur l’écran de Chaillot tout de suite après sa réalisation. Salle comble. Scope rutilant occupant toute la largeur de la salle. Quand Clémenti, qui se débat avec son double sur l'écran, lui demande : Pierrot, où es-tu ?, Clémenti, assis pas loin de moi, dans la salle, répond : je suis ici ! Les rires ont suivi dans la salle. Les acteurs parlant de la relation à leur image, devenue objet, projetée sur un écran de cinéma, ne sont pas légion.
Je dirai à Tina Aumont, au début des années 2000, que sa voix âpre, grave, rauque, me rappelait celle de Mary Meerson, remarque qui lui soutirait un long rire enroué au milieu de moments difficiles. L'Urlo de Tinto Brass, déambulation érotique de Tina Aumont à travers une Italie en insurrection eut droit à une deuxième séance minuit passé, tous les spectateurs ne pouvant entrer dans la salle même en les tassant plus qu'à l'habitude.
Jerry Lewis pénètre dans la salle tous regards braqués sur lui, par l'escalier latéral, un transistor à la main, cigarette allumée dans l'autre, douilles gominés, sourire aux oreilles, on ne peut pas plus amerloque, comme un personnage de dessins animés, suivi par Robert Benayoun hilare, ils avaient apparemment fait fuir Henri Langlois, absent pour la cause.
Werner Schroeter, Rainer Werner Fassbinder dès les premiers films, Werner Herzog, Efim Tzigan (Le Torrent de fer), moins connus alors, n'attiraient que les explorateurs de l'écran les plus curieux.
Sur le front français, Jean Rouch est un habitué, il présente Jean Renoir ; Jean-Daniel Pollet, qui se fait plus rare, vient toutefois présenter Tu imagines Robinson ; Barbet Schroeder, More, en version intégrale bien avant sa sortie quand le film avait encore des problèmes avec la censure ; le dernier film de Philippe Garrel est abonné, chaque 24 décembre, à la dernière séance de 20h, cadeaux de Noël annuels d'Henri Langlois (se suivront La Cicatrice intérieure, Athanor alors en 50 minutes, Le Berceau de cristal) devant une salle dont seule la première partie de l'orchestre est occupée. Silvina Boissonnas, productrice de Zanzibar Films parmi lesquels figurent certains Garrel, montrera une seule fois son film nommé Un film, film en scope 16mm couleurs d'une heure devenu invisible où elle flotte nue dans un cylindre occupant tout l'écran. Francis Leroi se fera chahuter avec La Poupée rouge, autre invisible aujourd'hui, apprenez-lui à faire du cinéma ! on entend crier en cours de projection, parmi d'autres tollés et films obscurs, Henri Langlois présentera Michel Auder et son Cleopatra ‒ qu’il tenait en haute estime ‒ en déclarant à la salle (archipleine) : vous allez voir un film qui n’est pas monté, Langlois d’expliquer que le montage du film est conçu à la prise de vue, un brouhaha s’élève sans attendre dans la salle, qui se videra en partie dans l’heure qui suit. On peut citer encore Aquarelle de fœtus de Michel Fournier (excellent directeur de la photographie de Garrel), ou un film tout blanc muet pendant deux heures, avec des blancs irréguliers, comme quoi l'image semble bien venir d'un filmage, certains attendront pour voir si une image représentant un réel visible précis va venir, Le Film le plus long et le plus stupide du monde de Vincent Patouillard, qui n'est pas le film le plus long du monde loin de là, des Warhol tel que Chelsea Girls avec été projetés dès 1966.
La cinémathèque est, alors, un lieu hors censure. Henri Langlois rappellera en présentant Le Désirable et le sublime de José Benazeraf l'armée de CRS présents devant l'entrée pour empêcher la première projection de Joe Caligula alors totalement interdit depuis 1966, prémice à l'affaire qui portera le nom du créateur de la cinémathèque début février 1968.
Les excès viendront avec l’underground allemand, films de Kurt Kren, films happening scatos d'Otto Muehl… qui avaient affiché les photos de leur catalogue dans le hall. Projeter un film ne signifiait pas forcément y adhérer. Mary Meerson enlèvera elle-même immédiatement les photos affichées.
Après We can't go home again, bandeau noir de pirate sur l'oeil droit, la clope au bec, pensif, Nicholas Ray hantera un moment, seul au balcon avec une bouteille de vin, des séances de 15h, ou des projections à la demande.
Angles droits, larges courbes appuyées sans la légèreté d'un Niemayer, Mary Meerson n'aimait pas l'architecture ostentatoire années trente du Palais de Chaillot, qui, disait-elle, portait malheur. Henri Langlois disait y voir des espions partout...
Au premier rayon de soleil, filles, garçons sont assis, allongés dans l'herbe, sur les rampes de pierre des escaliers extérieurs, attendant le prochain film, ça me fait penser chaque fois à des images des campus américains.
Il arrivait que le projectionniste ne trouve plus la copie d'un film. Scorpio Rising souvent programmé, et déprogrammé, en a fait plusieurs fois les frais. Le film était introuvable. Film fantôme, qui ne dure qu'une quarantaine de minutes, ce qui allège le nombre de boîtes en fer rondes, on put croire qu'un fétichiste amoureux eût substitué l'ovni luciférien de Kenneth Anger. Pendant une période, le joker surprise de remplacement a été Monterey Pop, pas encore sorti alors à La Pagode. Langlois, qui avait le sens de la mesure, d'ajouter que Monterey Pop pouvait se voir trente fois. Je l'ai vu trois ou quatre fois.
Je ne pense pas que le film avait des sous-titres, il n'en avait pas besoin. Langlois aimait redire avec malice quand un film italien ou indien était projeté avec des sous-titres portugais ou arabes, qu'un film n'avait pas à être compris mais à être ressenti, que les sous-titres étaient secondaires.
Pour ma part, les séances de 15h, des films muets, peu fréquentées, sans accompagnement musical, celles seules où l'on put apercevoir se profiler le greffier cinéphile, étaient mes préférées. Avec un peu de chance, au choeur de ce silence religieux qu'il ne fallait troubler sous aucun prétexte, le cinéphile averti étant d'une maniaquerie extrême, on pouvait entendre un miaulement timide, provoquant quelques rires. Les maniaques absorbés par l'écran ne se manifestaient pas.
Exceptionnellement, le greffe qui n'aimait pas le monde était venu voir Lilian Gish près du piano à queue, le soir de sa visite.
Relâche le lundi.
© Alexandre H. Mathis, 2016
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Lilian Gish dans Le Vent (1928)
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L'affaire Langlois, 109è chapitre de LSD 67
(Serge Safran éd. 2013)
LSD 67 - Liliane Sonny Dora 1967 - Alexandre H Mathis romans et films
la rue de Buci vers 1967 L'idée, géniale, de Serge Safran pour le 1er bandeau du livre, le graphisme me rappelle les génériques de films de Godard, Pierrot le fou notamment.... quand les noms ...
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